Chronique d’un désert annoncé :
la plaine de l’Irhazer à Agadez, Niger
Un
peu d’histoire
Depuis des millénaires
les populations nomades du Néolithique
fréquentaient l’immense plaine de l’Irhazer, à
l’ouest de l’Aïr, où elles faisaient pâturer leurs
animaux le long des parcours jalonnés de point
d’eau. Après l’épopée libyco-berbère des
Garamantes, ce sont les Touaregs, les Peulhs et
plus tardivement les tribus arabes Kounta qui se
déplacent dans cette immensité où ils trouvent et
gèrent traditionnellement les ressources
nécessaires à l’économie pastorale. Les puits et
les sources qui captent l’aquifère
des grès d’Agadez (Aman N’tedent, Dabla,
Guélili…) servent de points d’abreuvement pour
leurs troupeaux. Pour les animaux de l’ensemble du
Niger, cette région est très importante. Chaque
année, après l’hivernage, ils font des milliers de
kilomètres, depuis le sud, pour venir brouter
l’herbe nouvelle et boire l’eau chargée de natron.
Ce régime alimentaire et cette transhumance
structurelle sont tout à fait bénéfiques pour la
santé de l’animal et son engraissement. Ce moment
annuel d’échanges culturels et de fêtes dure deux à
trois mois et rassemble les 2/3 du cheptel
nigérien : c’est la cure salée.
Par ailleurs, la région contient un des plus beaux
gisements de dinosaures au monde (les alentours
d’In Gall, le Tim Mersoï…) qui fait maintenant la
réputation du musée paléontologique de… Chicago…
c’est surprenant ! Elle s’enrichit également
d’une faune sauvage spécifique, de gisements
néolithiques et de sites archéologiques importants
qui devraient faire l’objet d’un classement en
éco-musée au bénéfice du développement touristique
et de l’Histoire en général, à l’instar du parc des
Tassilis en Algérie.
Les
contraintes du milieu
L’aquifère des grès
d’Agadez, seule ressource en eau de la région, est
fossile. Les datations au carbone 14 de ses eaux*
révèlent que la dernière recharge s’est déroulée au
cours du dernier humide néolithique il y a 3000 ans
environ, à la fin de l’époque paléo-climatique du
Nigéro-tchadien**. Depuis, le réservoir se vide
inexorablement et d’autant plus rapidement que la
ressource est de plus en plus fortement sollicitée
par l’octroi anomique de concessions minières
Jusqu’alors, la ville d’Agadez pompait ses besoins
dans la nappe contigüe de l’oued Téloua qui bon an
mal an se rechargeait annuellement avec les pluies
de mousson. Ce choix correspondait à une démarche
éthique en hydrogéologie : n’utiliser les eaux
fossiles qu’en dernière extrémité. Mais avec
l’accroissement démographique (150 000 habitants)
et surtout à cause du changement climatique, la
ressource renouvelable est devenue insuffisante.
Depuis 2006, la ville a été contrainte de déplacer
son approvisionnement en eau de 35 km vers l’Ouest
et de puiser 8000 m3 par jour dans
l’aquifère des grés d’Agadez.
La
surenchère du pillage
Sous l’ère du
général/président Kountché, début 1970, se mettait
en place un projet d’hydraulique pastorale dans la
plaine de l’Irhazer : soit une vingtaine de
forages dans la zone artésienne de l’aquifère. Mais
des négligences, l’absence de suivi et d’entretien
des infrastructures ont provoqué la ruine des
équipements et la fuite annuelle de plus de 1,5
millions de m3 d’eau qui se perdent
par évaporation.
Malheureusement, cette région regorge d’uranium et
par la suite vinrent les projets miniers dont le
comportement se résume à « prendre et
partir ». De plus le pillage de la ressource
minière (charbon et uranium) s’accompagne de celui
de la ressource en eau au détriment du
développement durable notamment touristique et
pastoral, car la ressource n’est pas renouvelable.
Ce sont par exemple :
- 10.000 m3/j qui sont prélevés à
Rharous, depuis 1980, pour les mines de charbon et
la ville de Tchirozérine,
- 20.000 m3/j, prévus par la
COGEMA, pour la nouvelle exploitation uranifère
d’AREVA à Imouraren,
- 4000 m3/j pour la mine
d’uranium d’Azelik qui est maintenant en début
d’exploitation par une compagnie chinoise.
De plus, les sociétés
COMINAK et SOMAÏR respectivement dans les villes
d’Akokan et d’Arlit ont déjà épuisé 2/3 de
l’aquifère carbonifère du Tarat, plus au nord, à
raison de 22 000 m3/j depuis 38 ans.
Maintenant elles
manquent de ressources en eau et elles envisagent
d’utiliser un pipe line de 30 km et de déplacer
* Analyses effectuées par l’AIEA de Vienne
** Les ressources en eau du Sahel, études
hydrogéologiques et hydrologiques en Afrique de
l’Ouest par les techniques isotopiques. Projet
RAF/8/012, AIEA/TECDOC-721, pp. 187-199, Vienne,
Autriche.
leurspompages vers
l’ouest c'est-à-dire…. dans la nappe des grès
d’Agadez !
Dernièrement, 17 permis de
recherche ont été délivrés par le
ministère de l’Energie et des Mines de Niamey et
ces nouvelles activités vont également contribuer
aux ponctions irréversibles
Le pillage risque de s’accentuer. A la fin de la
décennie 70, une étude du BDPA identifiait la
possibilité d’irriguer 38 000 hectares dans la
plaine de l’Irhazer. Ce nouveau pactole a excité
les convoitises géopolitiques du guide suprême, M.
Kadafi qui proposait récemment de financer la mise
en valeur céréalière de la plaine à l’aide d’une
quantité phénoménale d’eau naturellement puisée
dans la nappe des grès d’Agadez. Mais ceci fait fi
des facteurs pédologiques et climatiques propres à
la région : les sols sont ici riches en natron
(bicarbonate de sodium), l’eau est bicarbonatée
sodique et de plus, l’évaporation est extrêmement
forte. Tout ceci risque de déboucher sur une
augmentation de la salinité des sols et de leur
dégradation.
Une
gestion surprenante
Pourtant, depuis
longtemps il y avait lieu de s’inquiéter de
l’avenir de la région. Dans son rapport de 1990
« Etude
prévisionnelle d’exploitation de la nappe des grès
d’Agadez par modèle
mathématique », le projet NER/86/00
du PNUD et du ministère de l’Hydraulique et de
l’Environnement du Niger, s’alarmait des
conséquences irréversibles, sur la nappe, des
prélèvements prévus sur le court et moyen terme
(annexe 08 : carte 14).
Mais la gestion quantitative de l’eau n’est pas
vraiment une préoccupation des sociétés et des
autorités publiques du Niger. Dans une région où
l’eau est rare, un comportement éthique
consisterait à l’économiser pour les générations
futures. Or, en instaurant la gratuité de l’eau
pour les résidents des villes minières, les
responsables miniers ont provoqué une
surconsommation inutile et irresponsable. La
gabegie est telle qu’un habitant prélève en moyenne
500 litres par jour soit 5 fois la consommation
d’un européen.
Ces sociétés ne s’intéressent guère plus à la
qualité des eaux. A Arlit à Akokan comme à
Tchirozérine, les eaux dites potables sont
contaminées par les nitrates résultants
probablement des tirs de mine qui utilisent la
nitroglycérine et le nitrate d’ammonium comme
explosif. La nappe d’Izegouandane est polluée par
des phosphates anthropiques. En 2004, le CRIIRAD
démontrait, sur les eaux des villes d’Akokan et
d’Arlit, l’existence d’un dépassement de facteur 10
de la norme radioactive alpha de l’OMS.
Par ailleurs, par mesure d’économie, les eaux usées
des villes minières, chargées de coliformes fécaux
et surtout de
Salmonella typhi, sont utilisées
« sans traitement » pour
l’irrigation de maraîchage. Des alertes
sanitaires ont été déclenchées par le Ministère de
la Santé du Niger et, malgré cela, la typhoïde est
devenue endémique dans la région.
Quel
avenir ?
Même en ne tenant pas
compte des besoins en eau des derniers permis de
recherche délivrés, les simulations prévisionnelles
du PNUD indiquent que l’on peut s’attendre en 40
ans au dénoyage complet
de la
partie ouest de l’aquifère (annexe 08) et prévoir
la chute drastique du niveau piézométrique du coté
oriental.
Les points constitutifs du réseau d’abreuvement du
bétail pastoral puits et sources (cure salée)
seront asséchés et les éleveurs privés d’eau. Le
processus de tarissement général privera les
villageois de tout approvisionnement. De plus à
l’ouest et vers le sud à In Gall, des dépôts
importants de chlorure de sodium du Jurassique,
risquent de se déverser dans la nappe d’eau douce
et de la contaminer par inversion du gradient
hydraulique.
Mais les compagnies minières ne s’inquiètent pas de
cette catastrophe prévisible car les gisements
d’uranium auront été également épuisés et la région
ne présentera plus d’intérêt pour elles et leurs
actionnaires. La disparition du capital en
ressources naturelles au profit d’une activité
minière éphémère et non durable qui ne représente
que 2% du PIB nigérien, signera la fin de deux
savoir-faire autochtones et stratégiques: le
tourisme (2,7% du PIB) et l’élevage pastoral (14%
du PIB).
Si la société civile et les pouvoirs publics
nigériens ne réagissent pas rapidement, dans un
avenir proche la ville d’Agadez, capitale émergente
et sultanat de l’Aïr, sera désertée par manque
d’eau et toute forme de développement humain et
durable abandonnée.
- Les nappes aquifères à l’Ouest de l’Aïr : la nappe des grès d’Agadez, étude prévisionnelle d’exploitation et modèle mathématique. PNUD/DCTD-NER/86/001 & MHE/DRE, 1990, 26p.
- Paléo-recharge des aquifère de la bande subdésertique des Ténérés et de l’Aïre (Niger). Une approche critique de la méthode de datation au C14. A. Joseph, 1989, Palaeoecology of Africa and the surroundings islands, vol. 20, pp. 19-35.
- Eléments pour la carte hydrogéologique du bassin de l’Irhazer, Niger. Dodo A., et Bouzelboudjen, M., 1992, Hydrogéologie, 1, pp. 59-68.